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&lt;p&gt;L’article &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/16/eurovision-geopolitique-idee-bruyante-europe/"&gt;L’Eurovision donne à voir l’idée la plus bruyante d’Europe&lt;/a&gt; est apparu en premier sur &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr"&gt;Le Grand Continent&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
</description><content:encoded>&lt;div class="article-body row lg:flex flex-wrap justify-end article-blocks-layuot text-styled" style=" " morss_own_score="5.522476050110537" morss_score="141.77794208029914"&gt;






&lt;p&gt;Avec ses 166 millions de téléspectateurs en 2025 à l’échelle globale, l’Eurovision revendique le titre de « plus grand événement musical live » au monde, uni par la musique. Ce slogan marketing a-t-il un sens géopolitique ? Par-delà le futile du kitsch, le dérisoire des polémiques et la légèreté de la chansonnette commerciale, qu’est-ce qui constitue l’Eurovision en « événement monstre », selon l’expression de Pierre Nora ?&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Eurovision : une énigme chatoyante&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La 70&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; édition du Concours Eurovision de la chanson, dont la finale a lieu ce 16 mai, à la Wiener Stadthalle, n’a pas choisi par hasard sa ville hôte : le privilège d’organiser le concours revient au groupe audiovisuel ayant remporté la compétition l’année précédente. Mais quel plus bel écrin pour cet anniversaire que Vienne, capitale impériale, berceau de la modernité musicale européenne, de Haydn à Schoenberg, du &lt;em&gt;Burgtheater&lt;/em&gt; à l’Opéra d’État  ? C’est en outre une ville des congrès par excellence, celle qui, en 1815, avait déjà tenté de mettre en musique l’unité du continent par le spectacle et la négociation. On prête d’ailleurs cette formule au Prince de Ligne, Maréchal de l’armée du Saint-Empire  : « Le Congrès n’avance pas, il danse ». La Wiener Stadthalle n’a pas désempli, en dépit d’un nombre record de boycotts de pays cette année &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/16/eurovision-geopolitique-idee-bruyante-europe/#easy-footnote-bottom-1-334182" title="Cinq États ont fait le choix de boycotter l’Eurovision cette année, en raison de la participation d’Israël &amp;amp;#160;: l’Espagne, les Pays-Bas, l’Irlande, l’Islande et la Slovénie."&gt;&lt;sup&gt;1&lt;/sup&gt;&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le paradoxe est tonitruant  : jamais le concours n’a suscité autant de controverses politiques, morales et financières, et pourtant, jamais il n’a autant attiré de spectateurs et d’abonnés sur les réseaux sociaux. Ce hiatus entre la contestation du symbole et l’intérêt populaire, encore réel, n’est pas anecdotique  : il mérite analyse en lui-même.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgré sa célébrité et sa futilité, l’Eurovision, à bien des égards, demeure une énigme. Comment comprendre qu’un concours se réclamant depuis l’origine d’un apolitisme de principe soit devenu l’un des objets les plus politisés de la scène internationale ? Comment expliquer que cette compétition multilingue, sans assise géographique évidente, «  provinciale  » au sens que Dipesh Chakrabarty donnerait à ce terme (une Europe décentrée, partielle, impossible à réduire à un récit unique), résiste aux assauts des formats privés comme &lt;em&gt;The Voice&lt;/em&gt; ou &lt;em&gt;American Idol&lt;/em&gt;, mais aussi aux ambitions concurrentes d’une Intervision russe (ressuscitée en 2025) ou d’un &lt;em&gt;Water Cube Cup&lt;/em&gt; chinois  ? Contre toute attente, à l’heure où l’Europe craint pour son existence même, l’Eurovision demeure la référence mondiale du radio-crochet, non pas malgré ses contradictions, mais au contraire en raison de cette combinaison des antithèses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette résilience appelle une mise en perspective.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un monde où les relations internationales sont désormais rythmées par une prolifération de « giga-événements », comme les sommets institutionnels (G7, G20, BRICS), les compétitions sportives (Jeux olympiques, Coupes du monde), les forums économiques (Davos, Valdaï) ou encore les exercices militaires (OTAN, OCS), qu’est-ce qui fait qu’un événement devient un &lt;em&gt;événement &lt;/em&gt; ?&lt;/p&gt;
&lt;figure&gt;&lt;blockquote&gt;&lt;p&gt;Jamais le concours n’a suscité autant de controverses politiques, morales et financières, et pourtant, jamais il n’a autant attiré de spectateurs. &lt;/p&gt;&lt;cite&gt;Cyrille Bret, Florent Parmentier&lt;/cite&gt;&lt;/blockquote&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;p&gt;La question mobilise des traditions intellectuelles distinctes, qui éclairent chacune à leur manière l’événement : la phénoménologie de l’événement chez Paul Ricœur, qui le définit comme rupture dans la continuité du temps, un surgissement qui reconfigure le récit et oblige à réinterpréter le passé ; la sociologie des mobilisations collectives, qui analyse l’événement comme un moment de cristallisation des ressources, des opportunités politiques et des cadres d’interprétation permettant à l’action collective d’émerger ; ou encore, dans une perspective mémorielle, les « lieux de mémoire » de Pierre Nora, ces espaces symboliques où une communauté se reconnaît, se projette et se raconte à elle‑même, parce qu’ils condensent des affects, des récits et des représentations partagées.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certains «  giga-événements  » s’évanouissent sitôt achevés, sans laisser de trace dans la mémoire collective, quand d’autres au contraire s’imposent comme des jalons structurants de l’histoire partagée. À quelle condition un événement produit-il ce second effet, celui de la sédimentation mémorielle et de la reconnaissance collective ? Et l’Eurovision, en soi, relève-t-il davantage du rituel fédérateur ou du simple divertissement périodique ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces questions ne sont ni seulement intellectuelles, ni exclusivement commerciales. C’est à l’articulation entre logiques d’attention, construction de l’identité collective et compétition pour l’influence que le présent article entend répondre, en faisant de l’Eurovision non pas un objet de curiosité culturelle, mais un révélateur des dynamiques à l’œuvre dans le système international contemporain. C’est à ce titre qu’elle peut être considérée comme une «  bande son  » de la construction, européenne, à savoir comme ce qui accompagne, révèle et met en scène les transformations géopolitiques, sociales et identitaires de l’Europe depuis 1956 &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/16/eurovision-geopolitique-idee-bruyante-europe/#easy-footnote-bottom-2-334182" title="Cyrille Bret, Florent Parmentier, &amp;lt;em&amp;gt;Géopolitique de l’Eurovision. La bande-son de la construction européenne&amp;lt;/em&amp;gt;, Paris, Studyrama, 2026."&gt;&lt;sup&gt;2&lt;/sup&gt;&lt;/a&gt;. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que nous dit le concours, depuis Vienne, sur la capacité de l’Europe à faire advenir un événement, c’est-à-dire une expérience commune, disputée mais partagée  ? Clivante mais rassembleuse  ? Voilà l’énigme de l’Eurovision.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Une prime à l’ancienneté : l’Eurovision comme rituel paneuropéen&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;À l’image du &lt;em&gt;Te Deum&lt;/em&gt; de Marc-Antoine Charpentier, dont les premières mesures accompagnent depuis 1956 le lancement de l’Eurovision, le concours s’est construit une identité sonore immédiatement reconnaissable, celle d’une cérémonie, d’un rite, d’un recommencement invariable, printemps après printemps. La première explication du succès de l’Eurovision est aussi la plus simple : la durée. Soixante-dix éditions, une continuité quasi ininterrompue depuis 1956 &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/16/eurovision-geopolitique-idee-bruyante-europe/#easy-footnote-bottom-3-334182" title="La seule exception remonte à 2020, l’édition ayant alors été annulée en raison de la pandémie de Covid-19."&gt;&lt;sup&gt;3&lt;/sup&gt;&lt;/a&gt;, une diffusion qui a précédé la construction européenne institutionnelle elle-même, puisque le concours est plus ancien que le Traité de Rome (1957). Cette longévité est profondément signifiante. L’Eurovision ne fait pas événement par son unicité ou son exceptionnalité, à la manière d’une rupture dans le cours ordinaire des choses, mais précisément à l’inverse, par sa répétition régulière et rituelle. C’est un événement, au sens durkheimien du terme : une cérémonie collective qui, en se reproduisant, fabrique de la cohésion et de la mémoire. Chaque édition convoque les précédentes, et c’est l’accumulation qui crée la signification.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette continuité doit évidemment beaucoup à une remarquable capacité d’adaptation au &lt;em&gt;Zeitgeist&lt;/em&gt; européen. Dès l’origine, « Comme l’Union européenne et les Nations Unies, il faisait partie d’une tentative plus large de créer des liens entre les pays à travers la culture et les expériences partagées » &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/16/eurovision-geopolitique-idee-bruyante-europe/#easy-footnote-bottom-4-334182" title='Voir &amp;lt;a href="https://x.com/harari_yuval/status/2055306985281663260"&amp;gt;publication sur X&amp;lt;/a&amp;gt; de Yuval Noah Harari.'&gt;&lt;sup&gt;4&lt;/sup&gt;&lt;/a&gt;. Mais l’Eurovision ne se contente pas toujours de suivre l’esprit du temps : il lui arrive de le précéder. Le concours a su traverser la Guerre froide, la décolonisation, l’élargissement à l’Europe centrale et orientale, les débats sur l’identité de genre et les droits des minorités, non pas en les ignorant, mais en les absorbant. Cela a parfois été fait maladroitement, par ailleurs souvent avec un temps de retard, mais toujours en restant lisible pour un public continental &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/16/eurovision-geopolitique-idee-bruyante-europe/#easy-footnote-bottom-5-334182" title="On notera toutefois, étonnement, que la cause des femmes n’a pas constitué un enjeu essentiel du concours dans les décennies 1960 et 1970."&gt;&lt;sup&gt;5&lt;/sup&gt;&lt;/a&gt;. Parfois, a contrario, la musique se fait prophétique &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/16/eurovision-geopolitique-idee-bruyante-europe/#easy-footnote-bottom-6-334182" title="Voir Jacques Attali, &amp;lt;em&amp;gt;Bruits. Essai sur l’économie politique de la musique&amp;lt;/em&amp;gt;, Paris, Presses universitaires de France, 1977."&gt;&lt;sup&gt;6&lt;/sup&gt;&lt;/a&gt;  : la victoire de Dana International en 1998, représentante d’Israël et première artiste transgenre à remporter le concours, a précédé et peut-être accompagné une évolution des sensibilités européennes sur les questions de genre qui ne trouverait sa pleine expression politique qu’une décennie plus tard. En ce sens, l’Eurovision fonctionne tantôt comme un miroir relativement fidèle de l’Europe tantôt comme son indicateur avancé : il enregistre les tensions, les aspirations et les controverses du moment, et les restitue sous une forme musicale et spectaculaire accessible au plus grand nombre. Quand il ne les passe pas tout simplement sous silence.&lt;/p&gt;
&lt;figure&gt;&lt;blockquote&gt;&lt;p&gt;L’Eurovision ne fait pas événement par son unicité ou son exceptionnalité, à la manière d’une rupture dans le cours ordinaire des choses, mais précisément à l’inverse, par sa répétition régulière et rituelle.&lt;/p&gt;&lt;cite&gt;Cyrille Bret, Florent Parmentier&lt;/cite&gt;&lt;/blockquote&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;p&gt;L’ancienneté et l’adaptabilité ne résolvent pas complètement l’énigme Eurovision car le concours a aussi toutes les caractéristiques d’un objet culturel périmé, kitsch, voire ringard. Il est l’héritier direct des Trente Glorieuses, à une époque où rares étaient les ménages disposant d’une télévision à domicile, et d’un mode de divertissement que l’ère numérique semblait avoir définitivement condamné : la télévision en direct, regardée en famille, à heure fixe, sur un poste commun. Quel anachronisme  ! Il est «  provincial  », au sens le plus littéral, car peuplé de « petits » États, de folklores multiples, de langues minoritaires, d’esthétiques qui semblent parfois surgies d’une Europe que l’on croyait révolue. Sa géographie même résiste à toute rationalisation : au fond, qu’est-ce qu’une Europe sans rivages qui inclut Israël, l’Australie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut donc se garder d’une explication trop commode par la seule prime à l’ancienneté. Il est entendu que l’histoire et la continuité sont des conditions nécessaires, mais non suffisantes. D’autres manifestations, malgré leur ancienneté, ont disparu, ou n’ont jamais réussi à franchir le seuil de la reconnaissance collective. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À ce titre, l’Intervision, qui a connu une renaissance en septembre 2025, en offre peut-être l’illustration la plus directe. Conçue en 1965 dans le cadre du bloc soviétique comme une antithèse concurrente du concours européen, elle reposait sur une logique institutionnelle forte, une aire géographique cohérente et une répétition comparable  ; et pourtant, elle n’a laissé aucune empreinte durable dans la mémoire des publics concernés. L’Intervision ne parvint jamais à transcender sa fonction propagandiste, d’opposition à une musique occidentale jugée «  décadente  », pour devenir une expérience culturelle partagée : instrument du &lt;em&gt;soft power&lt;/em&gt; soviétique, elle resta prisonnière de la logique étatique qui l’avait engendrée, incapable de susciter l’identification collective que génère l’Eurovision. Et il n’est pas certain que sa nouvelle version, dont une seconde édition devrait avoir lieu à l’automne,&lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2025/09/25/geopolitique-de-lintervision-variations-sur-un-theme-de-karaganov/"&gt; laisse une trace indélébile dans le paysage culturel du «  Sud global  »&lt;/a&gt;. La longévité crée les conditions de l’événement ; mais en tout état de cause, elle ne le garantit pas. Dès lors, il faut chercher ailleurs ce qui transforme une manifestation en expérience partagée.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;L’Eurovision, chambre d’écho du vacarme du monde&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Si la longévité explique l’enracinement de l’Eurovision, elle ne rend pas compte de sa vitalité contemporaine. Et ses nouvelles poussées de sève. C’est une seconde propriété qu’il faut convoquer ici : la plasticité. L’Eurovision dure parce qu’il plie sans se rompre, parce qu’il est, structurellement, une forme vide, suffisamment accueillante pour absorber des contenus radicalement différents selon les époques, les conjonctures et les rapports de force. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette plasticité s’inscrit dans un contexte géopolitique favorable. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La scène internationale contemporaine est traversée par deux dynamiques convergentes. D’une part, une concurrence généralisée pour la visibilité et l’attention, où chaque puissance, chaque coalition, chaque cause cherche à capter un regard saturé d’informations  ; et, d’autre part, des rivalités de récits, où il ne s’agit plus seulement d’agir, mais de signifier et de rallier les publics à ces significations. Dans ce double jeu, l’Eurovision constitue une cible de choix. Sa portée d’audience, son prestige symbolique et sa capacité à générer de l’émotion collective en font un vecteur d’influence que les puissances, étatiques ou non, ont appris à ne pas négliger. Qu’il s’agisse de la diplomatie culturelle israélienne &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/16/eurovision-geopolitique-idee-bruyante-europe/#easy-footnote-bottom-7-334182" title='Voir, à ce titre, la récente enquête du &amp;lt;em&amp;gt;New York Times&amp;lt;/em&amp;gt; détaillant l’usage stratégique d’Israël utilisant le concours comme un outil de &amp;lt;em&amp;gt;soft power&amp;lt;/em&amp;gt; pour détourner l’attention des opinions publiques des massacres dans la bande de Gaza consécutifs aux attentats du 7 octobre 2023 et les tentatives d’influence du vote. Voir Mara Hvistendahl et Alex Marshall, «&amp;amp;#160;&amp;lt;a href="https://www.nytimes.com/2026/05/11/world/europe/eurovision-israel-gaza-netanyahu.html"&amp;gt;&amp;lt;em&amp;gt;How Israel Turned Eurovision’s Stage Into a Soft Power Tool&amp;lt;/em&amp;gt;&amp;lt;/a&amp;gt;&amp;lt;em&amp;gt;&amp;amp;#160;»,&amp;lt;/em&amp;gt;&amp;lt;strong&amp;gt;&amp;lt;em&amp;gt; &amp;lt;/em&amp;gt;&amp;lt;/strong&amp;gt;&amp;lt;em&amp;gt;New York Times&amp;lt;/em&amp;gt;, 11 mai 2026.'&gt;&lt;sup&gt;7&lt;/sup&gt;&lt;/a&gt;, des ambitions de visibilité azerbaïdjanaises lors de l’édition de Bakou en 2012, ou encore des tentatives de récupération nationaliste de tel ou tel résultat de vote, le concours est constamment travaillé de l’extérieur par des logiques qui le dépassent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car l’Eurovision est suffisamment plastique pour devenir le réceptacle de récits concurrents. Il véhicule des émotions collectives changeantes  : la solidarité continentale, le kitsch assumé, la fierté nationale, la revendication identitaire, sans jamais se laisser réduire à l’une d’entre elles. Sa popularité se nourrit des polémiques, qu’elles soient futiles ou fondamentales : querelles sur le télé-vote et ses biais géopolitiques supposés, controverses sur la participation d’un pays en guerre (Russie, Israël), débats sur la représentation des minorités &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/16/eurovision-geopolitique-idee-bruyante-europe/#easy-footnote-bottom-8-334182" title="À l’occasion de l’édition 2026, la performance du groupe croate Lelek fait l’objet d’une de ces polémiques sur l’identité. En effet, la chanson &amp;lt;em&amp;gt;Andromeda&amp;lt;/em&amp;gt; s’inspire des traditions de tatouages catholiques pratiquées par les femmes croates et bosniennes, signes de résistance à la domination ottomane, suscitant par là même des critiques en Turquie."&gt;&lt;sup&gt;8&lt;/sup&gt;&lt;/a&gt;. Au fond, ces polémiques ne l’affaiblissent pas de manière définitive ; au contraire, elles l’alimentent. Chaque scandale est une nouvelle occasion de mobiliser l’attention, de rejouer l’appartenance, de rouvrir le débat sur ce qu’est, ou devrait être, l’Europe. Les émotions de la télévision alimentent son succès, de la curiosité condescendante à l’indignation bien-pensante et de l’euphorie surjouée à l’ennui inavouable.&lt;/p&gt;
&lt;figure&gt;&lt;blockquote&gt;&lt;p&gt;L’Eurovision dure parce qu’il plie sans se rompre, parce qu’il est, structurellement, une forme vide, suffisamment accueillante pour absorber des contenus radicalement différents.&lt;/p&gt;&lt;cite&gt;Cyrille Bret, Florent Parmentier&lt;/cite&gt;&lt;/blockquote&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;p&gt;À cette plasticité s’ajoute une capacité de modernisation continue qui témoigne d’une intelligence institutionnelle réelle. L’Union européenne de radio-télévision a su faire évoluer les formats, intégrer le vote du public, investir les plateformes numériques, adapter la mise en scène aux codes du divertissement mondial, tout en préservant les marqueurs identitaires du concours, ces rituels de continuité qui assurent la reconnaissance d’une édition à l’autre. L’Eurovision a ainsi réussi ce que peu d’institutions parviennent à accomplir : perdurer dans son identité tout en se renouvelant dans ses formes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut cependant se garder, ici encore, d’une explication trop mécanique. La passivité réceptive et la plasticité formelle ne constituent pas, en elles-mêmes, une garantie de survie. De nombreux événements ont présenté les mêmes propriétés, sans pour autant s’installer durablement dans la mémoire collective : ils ont absorbé les controverses de leur temps, généré de l’émotion, mobilisé des récits concurrents, et n’ont pourtant pas eu de lendemain. La plasticité est une condition de la résilience, sans en être une cause suffisante. Ce qui distingue l’Eurovision de ces événements sans suite, c’est peut-être moins sa capacité à refléter le monde, que celle, plus rare, de lui donner une scène, c’est-à-dire un espace où les contradictions européennes peuvent se jouer, littéralement, devant un public. L’Eurovision est une chambre d’écho privilégiée des émotions du continent, partagées sur une même scène.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;La fontaine de jouvence de l’Eurovision&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L’analyse serait incomplète si elle s’en tenait à faire de l’Eurovision un simple réceptacle passif des forces qui le traversent. Car le concours n’est pas seulement influencé par le &lt;em&gt;Zeitgeist&lt;/em&gt; : il influence lui-même le cours des événements, certes pour une modeste part. C’est cette dimension active, cette capacité à produire des effets sur les sociétés qui le regardent, qui fonde en dernière instance son statut d’événement au sens plein du terme, non plus seulement comme spectacle subi, mais comme expérience constituante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La première de ces capacités est la plus ancienne et, sans doute, la plus remarquable  : celle de réunir même de façon fugace et sur la base de multiples malentendus. L’Eurovision a rassemblé des Européens que l’histoire avait opposés, d’abord les nations sorties meurtries de la Seconde Guerre mondiale, pour lesquelles le concours constituait dès 1956 un espace symbolique de réconciliation par la culture ; puis les pays des deux blocs, à une époque où le rideau de fer semblait imperméable à toute circulation ; enfin les Europes du Nord et du Sud, de l’Est et de l’Ouest, que les crises économiques et les fractures politiques des dernières décennies ont régulièrement menacé de fracturer. Cette fonction de couture continentale ne relève pas de la rhétorique institutionnelle : elle s’observe dans les structures mêmes du vote, dans les affinités diasporiques qui relient des communautés dispersées à leurs pays d’origine, dans les blocs régionaux qui dessinent, semaine après semaine, une cartographie affective de l’Europe, que les traités ne sauraient produire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le deuxième atout du concours porte sur le dialogue intergénérationnel. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contrairement à une idée reçue qui en ferait un héritage nostalgique des générations du baby-boom, l’Eurovision a largement su renouveler ses publics. L’innovation commerciale et la présence sur les réseaux sociaux ont stimulé la créativité sociétale. Chaque génération y projette ses propres codes, ses propres revendications, ses propres ironies et sincérités mêlées. Cette transmission n’est pas passive, elle est, au contraire, active, disputée, constamment réinventée. Le concours fonctionne ici comme un objet transitionnel entre les générations, un terrain de négociation identitaire autant que de partage affectif.&lt;/p&gt;
&lt;figure&gt;&lt;blockquote&gt;&lt;p&gt;L’Eurovision a rassemblé des Européens que l’histoire avait opposés.&lt;/p&gt;&lt;cite&gt;Cyrille Bret, Florent Parmentier&lt;/cite&gt;&lt;/blockquote&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;p&gt;La dernière raison du succès de l’Eurovision dans le temps tient à l’évolution du registre émotionnel lui-même. Né dans les années 1950 sous le signe de la chansonnette sentimentale et du divertissement léger, l’Eurovision a progressivement élargi son spectre thématique jusqu’à accueillir des œuvres traitant de l’exil, de la liberté, de l’absurde, de l’identité de genre, du deuil collectif et du monde du travail. Cette migration vers des registres plus graves ou plus complexes ne s’est contre toute attente pas faite au détriment de l’accessibilité. En effet, on peut avancer qu’elle a au contraire enrichi la palette émotionnelle du concours, lui permettant de toucher des publics et des expériences que la chansonnette initiale ne pouvait atteindre. En ce sens, l’Eurovision a accompli ce que peu de formats culturels réussissent  : vieillir sans s’appesantir, se complexifier sans s’élitiser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est cette triple capacité, à réunir par-delà les clivages historiques, à traverser les générations, à faire évoluer ses registres émotionnels, qui fonde la légitimité de l’Eurovision à prétendre au statut d’événement durable. Non pas un événement au sens de l’irruption et de la rupture, mais au sens, plus exigeant peut-être, de l’institution vivante : une forme collective qui se reproduit en se transformant, et qui, ce faisant, dit quelque chose d’essentiel sur la capacité des Européens à se reconnaître dans une expérience commune. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puisant constamment de nouvelles forces à une fontaine de jouvence impure (commerciale, politique, émotionnelle…), le concours Eurovision de la chanson perdure car il se renouvelle constamment pour accomplir sa vocation fédératrice.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;De la chansonnette à la géopolitique contemporaine&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Après 70 ans d’existence, le Concours Eurovision de la chanson apparaît moins comme une curiosité culturelle et comme un succès commercial, que comme un cas d’école pour la théorie des relations internationales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il réunit en effet les caractéristiques fondamentales de ce qu’on pourrait appeler l’événement international accompli : la répétition sans laquelle il n’y a pas de mémoire, mais une répétition qui n’exclut pas l’évolution ; la ritualisation sans laquelle il n’y a pas de reconnaissance collective, mais une ritualisation qui n’interdit pas l’innovation ; enfin, la multiplicité des identités nationales, régionales et diasporiques qui s’y expriment, sans pour autant que cette pluralité ne dissolve l’unité du projet. C’est cette tension productive entre permanence et transformation, entre diversité et cohérence, qui distingue l’événement qui dure de la manifestation qui, elle, s’épuise. Le Même et l’Autre, se combinant dans le temps long d’une institution désormais ancienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet événement annuel porte également une marque distinctive, que la mondialisation n’a pas effacée : son européanité. Celle-ci ne se réduit pas à une géographie, fût-elle aussi extensible et déformante que celle du concours. Elle tient à des propriétés culturelles spécifiques que ni le &lt;em&gt;globish&lt;/em&gt; triomphant ni l’uniformisation des formats du divertissement mondial n’ont réussi à dissoudre. Le multilinguisme fluide du concours, où le français, le portugais, l’ukrainien ou l’islandais coexistent sans hiérarchie imposée, constitue à lui seul une anomalie remarquable dans un paysage médiatique dominé par l’anglais &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/16/eurovision-geopolitique-idee-bruyante-europe/#easy-footnote-bottom-9-334182" title="Signe des temps, on notera d’ailleurs que 60&amp;amp;#160;% des pays ont chanté dans leur langue en 2026, contre seulement 24&amp;amp;#160;% en 2016. Le Danemark, qui avait chanté quasiment sans discontinuer en anglais depuis le XXI&amp;lt;sup&amp;gt;e &amp;lt;/sup&amp;gt;siècle, a utilisé le danois l’année où Donald Trump menace d’annexer le Groenland."&gt;&lt;sup&gt;9&lt;/sup&gt;&lt;/a&gt;. Plus profondément encore, l’humour, la dérision et l’autocritique qui traversent le concours depuis ses origines lui confèrent une tonalité irréductiblement européenne : face au grand sérieux des événements impériaux (cérémonies d’investiture, défilés militaires, sommets), l’Eurovision maintient une distance ironique vis-à-vis de lui-même qui est une forme de maturité politique. Se moquer de sa propre solennité, c’est peut-être la manière européenne d’affirmer que l’on n’a pas besoin de l’imposer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est en ce sens que l’Eurovision dépasse son propre cas pour devenir une matrice de réflexion sur les événements internationaux qui refusent de rester sans lendemain. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il enseigne que la durabilité d’un événement ne se décrète pas : elle se construit, par sédimentation patiente, dans l’articulation entre une forme institutionnelle solide et une capacité à laisser les sociétés s’en emparer, à le contester, à le réinventer. Les événements qui perdurent ne sont pas ceux qui cherchent à contrôler leur signification, mais plutôt ceux qui acceptent d’en perdre partiellement la maîtrise au profit des publics qui les font vivre. En ce sens, l’Eurovision n’est pas seulement un objet d’analyse  : il est, pour quiconque s’interroge sur la fabrique des événements internationaux, un miroir et un avertissement. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À l’heure où les puissances rivalisent pour produire des «  giga-événements  » capables de capter l’attention mondiale, la leçon de Vienne est simple, et difficile à imiter : soixante-dix ans de présence ne s’achètent pas plus qu’ils ne se décrètent.&lt;/p&gt;
&lt;h5&gt;Sources&lt;/h5&gt;&lt;ol&gt;&lt;li&gt;&lt;em&gt;Géopolitique de l’Eurovision. La bande-son de la construction européenne&lt;/em&gt;, Paris, Studyrama, 2026.&lt;/li&gt;&lt;li&gt;&lt;a href="https://x.com/harari_yuval/status/2055306985281663260"&gt;publication sur X&lt;/a&gt; de Yuval Noah Harari.&lt;/li&gt;&lt;li&gt;&lt;em&gt;Bruits. Essai sur l’économie politique de la musique&lt;/em&gt;, Paris, Presses universitaires de France, 1977.&lt;/li&gt;&lt;li&gt;&lt;em&gt;New York Times&lt;/em&gt; détaillant l’usage stratégique d’Israël utilisant le concours comme un outil de &lt;em&gt;soft power&lt;/em&gt; pour détourner l’attention des opinions publiques des massacres dans la bande de Gaza consécutifs aux attentats du 7 octobre 2023 et les tentatives d’influence du vote. Voir Mara Hvistendahl et Alex Marshall, « &lt;a href="https://www.nytimes.com/2026/05/11/world/europe/eurovision-israel-gaza-netanyahu.html"&gt;&lt;em&gt;How Israel Turned Eurovision’s Stage Into a Soft Power Tool&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;em&gt; »,&lt;/em&gt;&lt;em&gt;New York Times&lt;/em&gt;, 11 mai 2026.&lt;/li&gt;&lt;li&gt;&lt;em&gt;Andromeda&lt;/em&gt; s’inspire des traditions de tatouages catholiques pratiquées par les femmes croates et bosniennes, signes de résistance à la domination ottomane, suscitant par là même des critiques en Turquie.&lt;/li&gt;&lt;li&gt;&lt;sup&gt;e &lt;/sup&gt;siècle, a utilisé le danois l’année où Donald Trump menace d’annexer le Groenland.&lt;/li&gt;&lt;/ol&gt; 
&lt;/div&gt;
</content:encoded></item><item><title>L’Italie face à la guerre en Iran</title><link>https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/16/italie-guerre-iran-tajani/</link><dc:creator>Matheo Malik</dc:creator><pubDate>Sat, 16 May 2026 14:25:30 +0000</pubDate><category>Iran : la guerre du changement de régime</category><guid isPermaLink="false">https://legrandcontinent.eu/fr/?p=334124</guid><description>&lt;p&gt;Les clefs de la stratégie du gouvernement Meloni au Moyen-Orient et dans la «&amp;#160;Méditerranée élargie&amp;#160;» par le ministre des Affaires étrangères.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’article &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/16/italie-guerre-iran-tajani/"&gt;L&amp;rsquo;Italie face à la guerre en Iran&lt;/a&gt; est apparu en premier sur &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr"&gt;Le Grand Continent&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
</description><content:encoded>&lt;div class="article-body row lg:flex flex-wrap justify-end article-blocks-layuot text-styled" style=" " morss_own_score="5.921908893709327" morss_score="76.73769836739353"&gt;






&lt;p&gt;Depuis le déclenchement de la guerre entre l’Iran et les États-Unis, l’Italie agit aux côtés de ses partenaires européens, du G7 et des organismes multilatéraux pour favoriser la cessation des hostilités, assurer la réouverture du détroit d’Ormuz et rétablir la stabilité au Moyen-Orient. Dans ce cadre, notre pays a manifesté sa disponibilité à participer, une fois le conflit terminé, à une coalition internationale à caractère défensif pour rétablir la liberté de navigation dans le détroit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme je l’ai rappelé devant la Commission du Parlement italien, pour notre gouvernement, le blocage d’Ormuz ne représente pas une simple crise régionale mais un choc mondial destiné à avoir des répercussions sur la sécurité énergétique, la compétitivité industrielle et les équilibres économiques internationaux. Un risque particulièrement important pour tous les pays de la région, mais aussi pour un pays comme l’Italie, dont les exportations représentent environ 40 % du PIB.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le détroit d’Ormuz est en effet un point névralgique du commerce international : environ 20 % du pétrole mondial y transite, ainsi qu’un quart des exportations de gaz naturel liquéfié et une part significative des matières premières nécessaires aux chaînes de production internationales. L’insécurité des routes commerciales et la hausse des prix de l’énergie ont déjà commencé à produire des effets sur les familles et les entreprises européennes. Malgré le ralentissement du commerce mondial et l’impact des droits de douane, les exportations italiennes ont tout de même progressé de 3,3 % en 2025, confirmant combien la stabilité des routes maritimes est essentielle pour l’économie nationale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui nous préoccupe n’est pas seulement l’impact sur l’industrie nationale. Les conséquences pour les pays les plus fragiles d’Afrique et de la « Méditerranée élargie » suscitent également l’inquiétude. En effet, environ 30 % des exportations mondiales &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2026/03/24/economie-russe-avec-la-fermeture-dormuz-moscou-renforce-son-pouvoir-sur-le-marche-des-engrais/"&gt;d’engrais&lt;/a&gt; transitent par le détroit d’Ormuz, des engrais essentiels à la sécurité alimentaire de nombreuses économies vulnérables. Le cas du Soudan, où continue de se dérouler l’une des plus graves crises humanitaires au monde, est emblématique. La hausse des prix de l’énergie et des engrais risque de réduire les productions agricoles, d’alimenter l’inflation et d’aggraver l’instabilité, les &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2026/04/07/ormuz-famine/"&gt;famines&lt;/a&gt; et les flux migratoires vers l’Europe.&lt;/p&gt;
&lt;figure&gt;&lt;blockquote&gt;&lt;p&gt;Une paix durable au Moyen-Orient ne peut faire abstraction de la stabilité du Liban.&lt;/p&gt;&lt;cite&gt;Antonio Tajani&lt;/cite&gt;&lt;/blockquote&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;p&gt;C’est pourquoi, au début du mois de mai, nous avons convoqué une réunion avec mon homologue croate — président en exercice du MED9 — en invitant trente pays de la Méditerranée, du Moyen-Orient et des Balkans, ainsi que l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), afin de lancer la « Coalition de Rome pour la sécurité alimentaire et l’accès aux engrais », un forum permanent destiné à identifier des solutions immédiates et concrètes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre analyse est que la crise d’Ormuz est le reflet d’un conflit plus large, enraciné dans des décennies de tensions entre les États-Unis, Israël et l’Iran. Dans ce contexte, nous continuons à soutenir que la voie diplomatique reste la seule possible, et nous réaffirmons que Téhéran ne peut se doter ni d’armes nucléaires ni de systèmes balistiques capables de déstabiliser davantage la région.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous ne pouvons effacer le souvenir de la répression des manifestations de la jeunesse en Iran, étouffées dans le sang par le régime. Une répression qui se poursuit encore aujourd’hui à travers des arrestations et des exécutions capitales visant les opposants. Ces dernières semaines, Téhéran a frappé sans discrimination des zones résidentielles, des hôtels, des hôpitaux et des infrastructures énergétiques dans plusieurs pays du Golfe. Des attaques qui se poursuivent encore aujourd’hui et que nous avons condamnées avec fermeté, en exprimant notre solidarité envers les Émirats arabes unis, le Qatar, le Koweït, Oman et l’Arabie saoudite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le plan diplomatique, j’ai maintenu un contact constant avec mon ami, le secrétaire d’État américain Marco Rubio, que j’ai rencontré à Rome récemment. Nous sommes convenus de la nécessité de préserver le lien transatlantique et de travailler conjointement pour la paix et la stabilité internationales. J’ai également confirmé notre soutien aux négociations en cours au Pakistan, que nous considérons comme fondamentales pour maintenir ouverte une perspective diplomatique.&lt;/p&gt;
&lt;figure&gt;&lt;blockquote&gt;&lt;p&gt;Nous ne pouvons effacer le souvenir de la répression des manifestations de la jeunesse en Iran.&lt;/p&gt;&lt;cite&gt;Antonio Tajani&lt;/cite&gt;&lt;/blockquote&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;p&gt;J’ai également poursuivi le dialogue avec le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi, en soulignant la nécessité pour Téhéran de négocier « de bonne foi » et de reprendre sa coopération avec l’Agence internationale de l’énergie atomique, tout en reconstruisant des relations positives avec les pays du Golfe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces dernières semaines, je me suis également rendu en Chine afin de rencontrer le ministre des Affaires étrangères Wang Yi, que j’ai exhorté à jouer un rôle plus actif de Pékin dans la médiation avec Téhéran. Parallèlement, Rome maintient un canal direct avec les partenaires régionaux du Golfe, considérés comme des interlocuteurs indispensables pour toute solution diplomatique durable et pour le futur rétablissement de la liberté de navigation dans le détroit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le plan opérationnel, l’Italie est prête à mettre à disposition l’expérience acquise dans les missions navales européennes en mer Rouge, dans l’océan Indien et en Méditerranée. Nous estimons en particulier nécessaire de renforcer la mission européenne Aspides, qui ne voit actuellement que l’Italie et la Grèce engagées dans les patrouilles en mer Rouge pour garantir le transport maritime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la mission multilatérale qui sera lancée dans le détroit d’Ormuz, l’Italie pourrait contribuer aux opérations de déminage et à la sécurité de la navigation commerciale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous estimons toutefois qu’une paix durable au Moyen-Orient ne peut faire abstraction de la stabilité du Liban.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le gouvernement italien soutient le dialogue entre Israël et Beyrouth sous médiation américaine et a offert sa disponibilité pour accueillir des pourparlers directs entre les parties. Lors de ma mission au Liban en avril dernier, j’ai réaffirmé au président Joseph Aoun le soutien italien à un processus visant à transformer la trêve actuelle en un véritable processus de paix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Washington et Bruxelles considèrent par ailleurs Rome comme un acteur de plus en plus central dans le renforcement de l’État libanais, un sujet que j’ai également abordé lors de ma récente rencontre à la Farnesina avec le ministre libanais des Affaires étrangères.&lt;/p&gt;
&lt;figure&gt;&lt;blockquote&gt;&lt;p&gt;Dans le détroit d’Ormuz, l’Italie pourrait contribuer aux opérations de déminage et à la sécurité de la navigation commerciale.&lt;/p&gt;&lt;cite&gt;Antonio Tajani&lt;/cite&gt;&lt;/blockquote&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes également très vigilants sur la sécurité de nos militaires engagés auprès de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL), dans la mission militaire bilatérale italienne au Liban (MIBIL) et dans le Comité technique militaire pour le Liban dirigé par l’Italie. Parallèlement, nous ne cesserons pas de demander la protection des communautés chrétiennes du pays, après les violences commises par des colons israéliens extrémistes contre des villages du sud du Liban, y compris ceux à majorité chrétienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question des violences commises par des colons israéliens extrémistes a également été abordée à Bruxelles, où les ministres européens viennent d’approuver de nouvelles sanctions sévères à leur encontre. Lors de la même réunion, nous avons approuvé de nouvelles sanctions contre les terroristes du Hamas, dont le désarmement demeure une priorité absolue. L’Italie continue de suivre avec attention la situation à Gaza et dans les territoires palestiniens, en maintenant un rôle actif dans l’aide humanitaire et dans la future reconstruction, avec l’objectif d’aboutir à deux États capables de coexister dans la paix et la sécurité.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est également dans cette perspective que s’inscrit l’arrivée en Italie, ces jours-ci, de 72 étudiants palestiniens bénéficiaires de bourses dans des universités italiennes : un investissement que nous considérons comme faisant partie de la formation de la future classe dirigeante palestinienne.&lt;/p&gt;

&lt;/div&gt;
</content:encoded></item><item><title>Qu’est-ce qu’Andreessen Horowitz, le fonds de la tech qui dépense le plus pour peser sur les élections de mi-mandat ?</title><link>https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/16/quest-ce-quandreessen-horowitz-le-fonds-de-la-tech-qui-depense-le-plus-pour-peser-sur-les-elections-de-mi-mandat/</link><dc:creator>Ramona Bloj</dc:creator><pubDate>Sat, 16 May 2026 05:00:00 +0000</pubDate><category>Profil clef</category><guid isPermaLink="false">https://legrandcontinent.eu/fr/?p=333949</guid><description>&lt;p&gt;Devant Soros et Musk, le fonds d’un figure proche des néo-réactionnaires de la Silicon Valley a versé 115 millions de dollars pour les élections de novembre. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’article &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/16/quest-ce-quandreessen-horowitz-le-fonds-de-la-tech-qui-depense-le-plus-pour-peser-sur-les-elections-de-mi-mandat/"&gt;Qu’est-ce qu’Andreessen Horowitz, le fonds de la tech qui dépense le plus pour peser sur les élections de mi-mandat&amp;#160;?&lt;/a&gt; est apparu en premier sur &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr"&gt;Le Grand Continent&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
</description><content:encoded>&lt;div class="article-body row lg:flex flex-wrap justify-end article-blocks-layuot text-styled" style=" " morss_own_score="5.3523238380809595" morss_score="36.06839780678651"&gt;






&lt;p&gt;Marc Andreessen et Benjamin Horowitz sont deux entrepreneurs américains qui ont commencé leurs carrières dans le monde de la tech, dans les années 1990.&lt;/p&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;Andreessen est notamment connu pour avoir créé Mosaic et Netscape, deux entreprises pionnières du web. &lt;/li&gt;
&lt;li&gt;Il a également co-fondé l’entreprise de logiciel Opsware avec Horowitz en 1999, qui a été rachetée par HP en 2007.&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;Avec Horowitz, ils lancent en 2009 le fonds de capital-risque, Andreessen Horowitz (a16z), qui investit dans des start-ups comme la plateforme d’échange de cryptomonnaies Coinbase, l’entreprise de réalité virtuelle fondée par Palmer Lucky, Oculus VR, ou le réseau social Instagram, racheté en 2012 par Facebook,  Meta depuis 2021.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Après s’être « délibérément retiré » de tout engagement politique suite à la victoire de Trump en 2016, Andreessen – longtemps affilié au parti démocrate – lui a apporté son soutien lors de la campagne de 2024, tout comme Horowitz – qui a également soutenu financièrement Kamala Harris.&lt;/p&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;&lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2025/06/28/atlas-neoreactionnaire/"&gt;Andreessen&lt;/a&gt; incarne aujourd’hui une vision radicalement optimiste du progrès technologique et ses positions se rapprochent de la néoréaction, notamment à travers une critique radicale des institutions démocratiques comme étant &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2025/06/28/atlas-neoreactionnaire/"&gt;incompatibles avec l’innovation technologique&lt;/a&gt;.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;




&lt;p&gt;Selon une analyse du New York Times, des relevés de la Commission électorale fédérale, Andreessen Horowitz a versé 115,5 millions de dollars à des fonds de campagne en amont des élections de mi-mandat, qui se tiendront en novembre.&lt;/p&gt;




&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;Le fonds est ainsi le premier contributeur de ce cycle électoral, devant George Soros (102,9 millions), Elon Musk (85 millions) et Jeff Yass (81,8 millions), l’un des principaux donateurs du Parti républicain et soutien de Donald Trump.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;En 2024, lors de l’élection présidentielle, Andreessen Horowitz, avait déboursé 84 millions, ce qui en faisait le 7e donateur loin derrière Musk (291 millions). &lt;/p&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;Seulement 11 millions (soit 13 %) sont allés à des candidats, comités ou organisations strictement républicaines, et 6 millions (7 %) ont été versés pour soutenir des campagnes démocrates. &lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Andreessen Horowitz a réalisé des dons au comité d’action politique (PAC) lié à Trump, MAGA Inc., ainsi qu’au comité de soutien à l’industrie de la cryptomonnaie, Fairshake, qui avait mené une campagne agressive particulièrement efficace lors des élections de 2024.&lt;/p&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;Le fonds a également pris part à la création de &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2025/08/29/les-acteurs-americains-de-lia-se-preparent-pour-peser-sur-les-elections-de-2026/"&gt;Leading the Future&lt;/a&gt;, un réseau de financement de campagnes électorales centré sur l’intelligence artificielle, via deux dons de 25 millions de dollars chacun réalisés en 2025.&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;Leading the Future se présente comme une organisation bipartisane. Elle est financée par Andreessen Horowitz, par le donateur républicain et co-fondateur de Palantir Joe Lonsdale, mais aussi par Ron Conway, un donateur proche du Parti démocrate qui avait mené une campagne en 2024 contre un projet de loi californien visant à réglementer le secteur de l’IA : SB 1047.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Depuis 2024, Andreessen joue un rôle de plus en plus prépondérant dans l’entourage du président américain : il a déclaré avoir passé « la moitié » de son temps à Mar-a-Lago pour aider à la transition présidentielle, a conseillé de manière informelle le Department of Government Efficiency d’Elon Musk et deux anciens partenaires d’Andreessen Horowitz ont rejoint l’administration sur des postes clefs, notamment dans la régulation de l’IA. &lt;/p&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;En mars, il a été nommé à un conseil technologique de la Maison-Blanche &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/16/quest-ce-quandreessen-horowitz-le-fonds-de-la-tech-qui-depense-le-plus-pour-peser-sur-les-elections-de-mi-mandat/#easy-footnote-bottom-1-333949" title='Theodore Schleifer, «&amp;amp;#160;&amp;lt;a href="https://www.nytimes.com/2026/05/13/technology/andreessen-horowitz-politics.html"&amp;gt;Andreessen Horowitz Is Spending on Politics Like No Other&amp;lt;/a&amp;gt;&amp;amp;#160;», &amp;lt;em&amp;gt;The New York Times&amp;lt;/em&amp;gt;, 13 mai 2026.'&gt;&lt;sup&gt;1&lt;/sup&gt;&lt;/a&gt;.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;À l’approche des élections de mi-mandat, les républicains ont une avance financière considérable sur les démocrates, ayant accumulé 843,6 millions de dollars de réserves, contre seulement 243 millions pour ces derniers &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/16/quest-ce-quandreessen-horowitz-le-fonds-de-la-tech-qui-depense-le-plus-pour-peser-sur-les-elections-de-mi-mandat/#easy-footnote-bottom-2-333949" title='Theodore Schleifer, «&amp;amp;#160;&amp;lt;a href="https://www.nytimes.com/2026/04/22/us/politics/democrat-republican-midterm-election-fundraising.html"&amp;gt;Republicans Have One Midterm Edge, and It’s Worth $600 Million&amp;lt;/a&amp;gt;&amp;amp;#160;», &amp;lt;em&amp;gt;The New York Times&amp;lt;/em&amp;gt;, 22 avril 2026.'&gt;&lt;sup&gt;2&lt;/sup&gt;&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;h5&gt;Sources&lt;/h5&gt;&lt;ol&gt;&lt;li&gt;&lt;a href="https://www.nytimes.com/2026/05/13/technology/andreessen-horowitz-politics.html"&gt;Andreessen Horowitz Is Spending on Politics Like No Other&lt;/a&gt; », &lt;em&gt;The New York Times&lt;/em&gt;, 13 mai 2026.&lt;/li&gt;&lt;li&gt;&lt;a href="https://www.nytimes.com/2026/04/22/us/politics/democrat-republican-midterm-election-fundraising.html"&gt;Republicans Have One Midterm Edge, and It’s Worth $600 Million&lt;/a&gt; », &lt;em&gt;The New York Times&lt;/em&gt;, 22 avril 2026.&lt;/li&gt;&lt;/ol&gt; 
&lt;/div&gt;
</content:encoded></item><item><title>L’Ukraine se bat contre un ennemi que nous ne comprenons pas encore</title><link>https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/16/cygne-acier/</link><dc:creator>Matheo Malik</dc:creator><pubDate>Sat, 16 May 2026 04:00:00 +0000</pubDate><category>Arsenalisation : le front de l'information</category><guid isPermaLink="false">https://legrandcontinent.eu/fr/?p=333988</guid><description>&lt;p&gt;À Kiev et sur le front de la guerre narrative, une enquête exclusive sur le système du «&amp;#160;Cygne d’acier&amp;#160;».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’article &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/16/cygne-acier/"&gt;L’Ukraine se bat contre un ennemi que nous ne comprenons pas encore&lt;/a&gt; est apparu en premier sur &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr"&gt;Le Grand Continent&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
</description><content:encoded>&lt;div class="article-body row lg:flex flex-wrap justify-end article-blocks-layuot text-styled" style=" " morss_own_score="5.895011169024572" morss_score="221.61855239655299"&gt;






&lt;p&gt;Volodymyr Solovian aime se comparer à un artisan &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/16/cygne-acier/#easy-footnote-bottom-1-333988" title="Ce texte fait suite à une mission d’observation conduite à Kyiv du 30 mars au 5 avril 2026 auprès de dix organisations ukrainiennes de lutte informationnelle, avec le concours de Mario Scaramella. Il s’appuie sur plusieurs dizaines d’entretiens réalisés avec des personnalités clefs."&gt;&lt;sup&gt;1&lt;/sup&gt;&lt;/a&gt;. Docteur en philosophie, il dirige le Hybrid Warfare Analytical Group (HWAG), la cellule qui suit, depuis Kyiv, les campagnes d’influence russes par lesquelles Moscou tente de faire basculer les scrutins européens, comme dernièrement en Roumanie, en Moldavie, en Allemagne, en Pologne ou en République tchèque. Appuyé par deux stagiaires, il lit quotidiennement des canaux Telegram russes dans six langues. On pourrait croire qu’il anime un énième centre sur la désinformation. Pourtant, en France et dans le reste de l’Union européenne, son métier n’existe pas. Nous savons que face à la Russie, il faut mener une contre-offensive informationnelle organisée en mobilisant les imaginaires démocratiques. Nous savons qu’il est temps de reconnaître que nous ne sommes déjà plus en paix mais dans un état que l’Europe n’a pas encore nommé, que ses institutions ne savent pas désigner, et pour lequel elle n’a, par conséquent, aucune doctrine. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais pour les « artisans » comme Volodymyr Solovian, la situation est différente : il n’y a plus de « zone arrière » pour se préparer en conceptualisant. Il n’y a plus d’espace de paix intérieure d’où l’on pourrait tranquillement et collégialement phosphorer sur l’état de la menace et théoriser sur la bonne manière d’y répondre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant une rencontre au cours de laquelle il présente ses outils et sa méthode, des sirènes se mettent à retentir : un MiG-31 russe a décollé, peut-être porteur d’un missile hypersonique Kinjal. L’alerte durera onze minutes. Dans la salle, personne ne se lève ; l’entretien se poursuit comme si de rien n’était. Volodymyr Solovian termine sa phrase, jette un œil rapide à l’application sur son téléphone, et reprend. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Ukraine, la guerre informationnelle se combat sous les bombes. Nous n’avons pas compris comment en tirer les leçons.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Un angle mort doctrinal&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Face aux ingérences étrangères, la France a des détecteurs : Viginum, créé en 2021, fait un travail reconnu y compris par des Ukrainiens comme Volodymyr Solovian, même si beaucoup regrettent de ne pas avoir d’homologue permanent avec qui coopérer au quotidien. Le SGDSN coordonne ; l’ANSSI défend les systèmes ; la DGSI suit le terrorisme ; les armées le cinétique ; le Quai d’Orsay parle aux ambassades et a récemment pris, sous l’impulsion de Jean-Noël Barrot, des initiatives positives tissant autour de @frenchresponse une communauté qu’il étaye avec une « réserve diplomatique » pour « agir dans la bataille des récits ». Depuis Bruxelles, le DSA régule les plateformes, le Rapid Alert System couvre le partage d’alertes, le SEAE a même une cellule FIMI, pour &lt;em&gt;Foreign Information Manipulations &amp;amp; Interference&lt;/em&gt;. Derrière cette myriade d’acronymes, il y a un effort sincère mais qui n’est pas à l’échelle. En France, la lutte contre la désinformation mobilisait l’année passée entre vingt et vingt-cinq millions d’euros par an, un montant qui devrait tripler ou quadrupler en 2026. Dans le même temps, la Russie dépense pour sa seule machine de propagande internationale plus de deux milliards de dollars par an, soit vingt-cinq fois plus que nous. Malgré cette asymétrie colossale de moyens et face à une réalité hybride, chaque institution gère son silo seulement et aucune ne couvre réellement la zone grise entre le moment de l’action cinétique et le moment où son interprétation devient une bataille cognitive.&lt;/p&gt;
&lt;figure&gt;&lt;blockquote&gt;&lt;p&gt;En Ukraine, la guerre informationnelle se combat sous les bombes.&lt;/p&gt;&lt;cite&gt;Benoît Thieulin et Pierre Vallet&lt;/cite&gt;&lt;/blockquote&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;p&gt;Cette fragmentation institutionnelle n’est pas une spécificité française. Elle est structurelle en Europe. Nos doctrines de sécurité ont été bâties à une époque où les domaines de conflictualité étaient séparés : la terre, la mer, l’air, puis l’espace, et enfin le cyber. Si la guerre cognitive est parfois qualifiée de « sixième domaine », cette typologisation est trompeuse. Il n’est pas « à côté » des cinq autres : en constituant une couche d’interprétation des actions militaires, il est aujourd’hui le domaine qui les détermine. De même qu’un sabotage de câble sous-marin ne devient un acte politique que par le récit qui l’accompagne, de même une campagne de désinformation ne produit d’effet durable que si elle s’ancre dans des faits physiques. Or alors que nos adversaires ont appris à articuler ces deux registres en permanence, nous continuons à les traiter séparément.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour comprendre pourquoi nos dispositifs ne captent pas cette menace, il est utile de distinguer les formes que prend aujourd’hui la guerre cognitive. On peut schématiquement la subdiviser en plusieurs « écoles », définies par des pratiques de lutte informationnelle à visées spécifiques.&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;L’école américaine&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;La première, l’école « américaine », prend pour cible neurologique le système limbique : elle joue sur l’émotion, l’indignation, la peur, la colère — parfois même aussi un spectre plus large comme Facebook le propose depuis 2016 avec ses sept réactions : « j’aime », « j’adore », « haha », « wow », « solidaire », « triste » et « en colère » — appuyées par un mécanisme d’activation émotionnelle en temps réel de l’algorithme. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les travaux de Soroush Vosoughi et de son équipe au MIT &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/16/cygne-acier/#easy-footnote-bottom-2-333988" title="Vosoughi Soroush, Roy Deb et Aral Sinan, «&amp;amp;#160;The spread of true and false news online&amp;amp;#160;», &amp;lt;em&amp;gt;Science&amp;lt;/em&amp;gt;, vol. 359, n° 6380, 2018, pp. 1146-1151."&gt;&lt;sup&gt;2&lt;/sup&gt;&lt;/a&gt;, ont documenté ce que tous les praticiens savaient déjà : les contenus qui provoquent peur ou colère se propagent six fois plus vite que les contenus neutres et les plateformes sont optimisées pour amplifier une telle activation émotionnelle. À l’origine, ce phénomène est moins une doctrine étatique de guerre cognitive qu’un effet systémique de l’économie de l’attention analysée par exemple dans les travaux de Shoshana Zuboff &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/16/cygne-acier/#easy-footnote-bottom-3-333988" title="Shoshana Zuboff, &amp;lt;em&amp;gt;L’Âge du capitalisme de surveillance&amp;lt;/em&amp;gt;, Paris, éditions Zulma, trad. Bee Formentelli et Anne-Sylvie Homassel, 2020."&gt;&lt;sup&gt;3&lt;/sup&gt;&lt;/a&gt;. Sous Trump, ce phénomène algorithmique a toutefois été explicitement et durablement arsenalisé. Le secrétaire d’État Marco Rubio a ainsi récemment donné l’ordre aux ambassades américaines de mener des campagnes coordonnées de contre-propagande &lt;em&gt;via&lt;/em&gt; X (ex-Twitter), en recrutant des influenceurs locaux pour porter « de manière organique » des récits financés par les États-Unis &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/16/cygne-acier/#easy-footnote-bottom-4-333988" title='Joseph Gedeon, «&amp;amp;#160;&amp;lt;a href="https://www.theguardian.com/us-news/2026/mar/30/embassies-campaign-marco-rubio-elon-musk" target="_blank" rel="noreferrer noopener"&amp;gt;US directs embassies to team up against foreign ‘hostility’ – and use X to ‘counter anti-American propaganda’&amp;lt;/a&amp;gt;&amp;amp;#160;», &amp;lt;em&amp;gt;The Guardian&amp;lt;/em&amp;gt;, 30 mars 2026.'&gt;&lt;sup&gt;4&lt;/sup&gt;&lt;/a&gt;. Le Global Engagement Center, qui traquait les opérations étrangères, a été fermé par le même Marco Rubio et remplacé par un dispositif offensif.&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;L’école chinoise&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Par distinction avec cette méthode, la cible neurologique principale de l’école chinoise est le cortex préfrontal : l’attention, la concentration, la capacité de jugement. Elle vise principalement les jeunes générations pour engendrer une dégradation cognitive. Si elle n’a théoriquement rien inventé &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/16/cygne-acier/#easy-footnote-bottom-5-333988" title="Voir les travaux du Behavior Design Lab et des cours de captologie de B.J. Frogg à la Stanford University."&gt;&lt;sup&gt;5&lt;/sup&gt;&lt;/a&gt;, TikTok en constitue la mise en œuvre canonique. Sa version chinoise, Douyin, propose du contenu éducatif avec des limites de temps d’écran pour les mineurs. La version exportée par ByteDance et connue dans le reste du monde comme TikTok est optimisée pour le &lt;em&gt;scroll&lt;/em&gt; infini et la gratification instantanée &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/16/cygne-acier/#easy-footnote-bottom-6-333988" title="Le Stanford Internet Observatory l’a documenté et Jonathan Haidt en a fait la thèse centrale de son livre &amp;lt;em&amp;gt;The Anxious Generation&amp;lt;/em&amp;gt;, Penguin Press, 2024."&gt;&lt;sup&gt;6&lt;/sup&gt;&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Derrière cette asymétrie, il y a la doctrine des « Trois Guerres » (三战) adoptée par l’Armée populaire de libération dans le sillage de l’ouvrage séminal de Wang Xiangsui et Qiao Liang sur la &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2023/06/03/la-guerre-hors-limites-un-aggiornamento/"&gt;guerre hors limite&lt;/a&gt; : la guerre psychologique (心理战), la guerre médiatique (舆论战) et la guerre juridique (法律战). S’y ajoute désormais la bataille pour la &lt;em&gt;cognitive degradation &lt;/em&gt; : l’affaiblissement progressif de la capacité d’attention et de jugement de l’adversaire, une arme qui n’est par ailleurs pas exclusive des outils plus courants de la désinformation dont la Chine continue de faire usage.&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;L’école russe&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;L’école russe cible à la fois le cadre de référence logique et le système limbique. Sa temporalité est le moyen terme. Son mécanisme est la contamination des prémisses, théorisée par Vladimir Alexandrovitch Lefebvre il y a soixante ans, couplée à la saturation informationnelle contemporaine &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/themes/guerre/baranov-derriere-la-fiction/"&gt;à la Vladislav Sourkov&lt;/a&gt;. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La particularité de la doctrine russe est qu’elle ne cherche pas à faire adopter à son adversaire ses conclusions mais à le faire raisonner à partir de prémisses qu’elle a posées. Roman Kulchynskyy, de l’ONG Texty.org.ua, le formule ainsi : « La Russie veut que la France quitte l’OTAN, mais même si elle n’y parvient pas, cela n’a pas d’importance pour Moscou. Ce qui compte, c’est de semer le chaos, de diviser la France. » Plutôt qu’un moyen, la polarisation est devenue une fin en soi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces trois écoles se combinent et se renforcent : l’école russe utilise l’infrastructure algorithmique américaine comme vecteur de diffusion quand la dégradation cognitive chinoise prépare un terrain sur lequel les cadrages russes deviennent plus opérants. L’activation émotionnelle permanente des plateformes américaines fournit un « carburant limbique » que Moscou exploite. Ce que nous combattons aujourd’hui n’est donc pas un système de propagande étatique isolé mais un écosystème convergent.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Le Cygne d’Acier&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Or c’est ici que se loge notre vide stratégique le plus préoccupant : en Europe, nos dispositifs ne couvrent qu’une partie du problème. Le Digital Services Act, dont il ne s’agit pas de minorer l’importance, a été pensé pour discipliner les plateformes et contenir les effets systémiques des écoles américaine et chinoise — gestion algorithmique, accélération, modération, transparence des recommandations, atténuation des risques. Il le fait certes imparfaitement, lentement, toujours &lt;em&gt;a posteriori &lt;/em&gt;mais il a le mérite d’exister.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En revanche, il n’a pas été conçu pour répondre au type d’opérations d’influence d’un nouveau genre dans lequel la Russie est devenue maître : le Cygne d’Acier.&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;Le piège de Gorgone&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Ancien recteur de l’Institut militaire S. Korolov de Jytomyr, ancien directeur du Centre éducatif et scientifique des hautes technologies, vétéran des combats, le major-général Yuriy Danyk est aujourd’hui professeur à l’Institut polytechnique Igor-Sikorsky de Kyiv. En 2023, sous les bombes russes, il a écrit, avec Chad M. Briggs, un article académique dont peu de lecteurs francophones connaissent l’existence et qui introduit le concept de « Steel Swan » &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/16/cygne-acier/#easy-footnote-bottom-7-333988" title="Yuriy Danyk et Chad M. Briggs, «&amp;amp;#160;Modern Cognitive Operations and Hybrid Warfare&amp;amp;#160;»,&amp;lt;em&amp;gt; Journal of Strategic Security&amp;lt;/em&amp;gt;, vol. 16, n°1, 2023, p. 35-50."&gt;&lt;sup&gt;7&lt;/sup&gt;&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En pleine invasion à grande échelle de l’Ukraine, Danyk et Briggs ont mis en mots un renversement théorique majeur que nous n’avons pas encore intégré.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les modèles classiques de guerre informationnelle, hérités de la doctrine soviétique du contrôle réflexif théorisée par Vladimir Lefebvre dans les années 1960, fonctionnent sur un mode chirurgical : ils injectent un paquet d’information précis, à un moment défini, pour orienter une décision chez une cible. Les outils typiques de ce type d’opérations sont le faux document, la fuite organisée, le narratif ciblé. Tout au plus manipule-t-on des cadres de pensée en imposant un langage : parler par exemple de « négociation de paix avec Moscou », que l’on ait l’intention ou non de les mener sincèrement, c’est entrer dans l’idée que des compromis territoriaux seraient possibles et déjà avaliser certains buts de guerre russes. C’est une forme de manipulation discrète, efficace, documentée et qui fonctionne depuis des siècles. C’est aussi encore largement la grille avec laquelle nos services analysent les opérations d’influence.&lt;/p&gt;
&lt;figure&gt;&lt;blockquote&gt;&lt;p&gt;Ce que nous combattons aujourd’hui n’est donc pas un système de propagande étatique isolé mais un écosystème convergent.&lt;/p&gt;&lt;cite&gt;Benoît Thieulin et Pierre Vallet&lt;/cite&gt;&lt;/blockquote&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;p&gt;Or selon Danyk et Briggs, cette grille est devenue obsolète. Les opérations modernes ne visent plus une décision ponctuelle mais s’attaquent à l’environnement cognitif lui-même : « le champ de bataille de ces guerres-là, écrivent-ils, leur territoire, c’est le cerveau humain ». Nous sommes passés de la balistique à la contamination, de l’opération chirurgicale à la pollution de l’atmosphère. L’adversaire ne cherche plus à nous faire prendre la mauvaise décision mais à rendre toute décision impossible. C’est pour cela que « la guerre cognitive moderne n’est pas une guerre au sens littéral du terme » dont le but serait&lt;em&gt;. &lt;/em&gt;Les armées nouvelles ne se battent pas pour soumettre l’adversaire à leurs volontés au sens d’une théorie classique, « clausewitzienne » de la victoire : « L’objectif n’est pas un changement de croyance mais de déchirer le tissu même de la croyance, de rendre la vérité indifférente. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 2026, ils ont publié un &lt;em&gt;aggiornamento&lt;/em&gt; important de leur travail qui prolonge la métaphore du Cygne d’Acier par une autre : le piège de Gorgone &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/16/cygne-acier/#easy-footnote-bottom-8-333988" title="Chad Briggs, Yuriy Danyk et Robert Weiss, «&amp;amp;#160;Entropy, Cognitive Paralysis, and the Mechanics of Cognitive Warfare&amp;amp;#160;», &amp;lt;em&amp;gt;Zenodo&amp;lt;/em&amp;gt;, 30 mars 2026."&gt;&lt;sup&gt;8&lt;/sup&gt;&lt;/a&gt;. Ils définissent une nouvelle ère de la guerre, où les moyens militaires et hybrides mobilisés ont pour but de faire advenir une paralysie cognitive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Leur innovation théorique est d’emprunter à la physique quantique le concept de matrice de densité. Pour eux, une société ne se modélise pas comme un vecteur d’opinion — un peuple qui pense ceci ou cela, qui vote pour ou contre — mais est mieux représentée comme un système capable de porter simultanément des croyances contradictoires. Il suffit, pour s’en convaincre, de regarder nos débats publics : les mêmes personnes peuvent, selon le sujet, selon l’heure, selon la plateforme, tenir des positions incompatibles sans en éprouver la contradiction. Cet état superposé de croyances n’a rien d’une pathologie, c’est au contraire une caractéristique de nos « sociétés Schrödinger » contemporaines. Or pour l’ennemi, c’est là que se loge la faille exploitable, car des états d’opinion consubstantiellement contradictoires mettent en péril la cohérence globale du système.&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;Le bruit noir et le bruit blanc&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;L’adversaire attaque cette matrice par deux leviers simultanés. Danyk et Briggs appellent le premier le &lt;em&gt;White Noise&lt;/em&gt;. On pourrait le qualifier « d’expansion dimensionnelle » : il ne s’agit pas de mentir sur un sujet mais de créer une multiplication des versions sur tous les sujets. Chaque nouvelle source, chaque nouveau « point de vue », chaque nouvelle « vérité alternative » ajoute une dimension à l’espace des hypothèses. Le but n’est pas de faire en sorte que les cibles « croient » la version russe mais de créer un monde où elles ne puissent plus distinguer une version d’une autre. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le second levier est le &lt;em&gt;Black Noise&lt;/em&gt;, c’est-à-dire la négation du signal et du référent. Il s’agit de discréditer les médias, les institutions, les experts, les fact-checkers, toute figure d’autorité, non pas en les contredisant, mais en les noyant dans le bruit. Quand tout le monde parle, celui qui dit la vérité n’est qu’une voix parmi d’autres ; et quand la visibilité est dictée sur les plateformes par l’émotion, toute émotion étant égale par ailleurs, alors tout se vaut et plus aucun sujet ne peut être légitimement hiérarchisé dans l’actualité, les débats, l’analyse, les conclusions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au terme d’un tel processus, le citoyen, le journaliste ou le décideur ne peuvent plus attribuer une probabilité de vérité à ce qu’ils lisent, entendent ou voient tant l’entropie de la matrice : le degré d’incertitude en son sein augmente de façon exponentielle. Pour l’ennemi, le but est de faire atteindre au système un seuil critique pour le faire basculer. C’est ce basculement que le major-général et ses co-auteurs appellent le « Cygne d’Acier ».&lt;/p&gt;
&lt;figure&gt;&lt;blockquote&gt;&lt;p&gt;L’objectif de l’adversaire n’est pas la persuasion mais l’arsenalisation de la rationalité.&lt;/p&gt;&lt;cite&gt;Benoît Thieulin et Pierre Vallet&lt;/cite&gt;&lt;/blockquote&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;p&gt;Nassim Taleb a popularisé le Cygne Noir pour qualifier un événement prévisible mais que l’on avait exclu a priori et que personne n’avait vu venir. Les économistes parlent de Cygne Blanc pour désigner un phénomène visible de tous mais que tout le monde refuse de voir. Noir ou blanc, quand le cygne arrive, la société agit. Le Cygne d’Acier frappe autrement : il se matérialise quand la capacité même d’analyser, de décider, d’agir a été détruite en amont. L’événement est là mais le système ne peut pas y répondre : il a été anesthésié avant d’être touché.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En février 2022, tout le monde savait où étaient les chars russes : les satellites américains les montraient, les services britanniques alertaient depuis des semaines et les images étaient publiques, vérifiables, irréfutables. Pourtant, dans les chancelleries européennes, dans les rédactions, à l’Élysée, à Berlin, à Kyiv même — Volodymyr Zelensky l’a d’ailleurs reconnu — personne ne croyait vraiment à l’invasion. On parlait d’exercice, de pression, on disait que Poutine n’oserait pas et que l’OTAN le dissuaderait. Toutes ces interprétations coexistaient et toutes semblaient plausibles. Pourtant, aucune n’a déclenché d’action pour arrêter la Russie. Pendant des années, le Kremlin a produit tellement d’explications alternatives que la réalité plus évidente sur ses intentions était devenue une parmi d’autres. L’invasion préparée militairement, quasi certaine, n’était plus qu’une opinion parmi d’autres.&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;Arsenaliser la rationalité&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;On le voit, l’arme clef de ce dispositif n’est pas le mensonge mais la paralysie de la volonté. L’ennemi ne cherche pas à nous convaincre d’une contre-vérité mais à faire en sorte que toute réponse soit impossible non parce qu’elle n’existerait pas, mais parce que le système ne peut plus la formuler. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis Kyiv, Danyk martèle ce point, qui devrait désormais entrer dans notre vocabulaire stratégique : l’objectif de l’adversaire n’est pas la persuasion mais l’arsenalisation de la rationalité. Le besoin de comprendre avant de décider, qui est au fondement de nos démocraties, devient précisément la faille exploitée. En cherchant à vérifier, à nuancer, à attendre des preuves, tout acteur rationnel devient dès lors structurellement vulnérable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Cygne d’Acier peut donc provoquer deux effets, chacun aussi dévastateur que l’autre. Le premier est la paralysie décisionnelle : le système se fige, personne ne décide parce que personne ne sait sur quelle base décider. Le second est ce que Danyk nomme la « nécrose institutionnelle »  : l’institution agit, mais contre ses propres intérêts, en réponse à un signal fabriqué, fallacieux ou cognitivement sans échappatoire : « L’institution ne se contente pas d’être confondue. Elle perd la capacité mécanique fondamentale de faire un choix. » &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/16/cygne-acier/#easy-footnote-bottom-9-333988" title="&amp;lt;em&amp;gt;Ibid.&amp;lt;/em&amp;gt;"&gt;&lt;sup&gt;9&lt;/sup&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce schéma, l’institution ne reste pas immobile mais finit par se retourner contre elle-même : « dans un environnement à haute entropie, toutes les réalités contradictoires portent exactement le même poids. La foule se fige sur place, débat de la réalité, au lieu d’agir. C’est cela, la désorientation pathologique. »&lt;/p&gt;
&lt;figure&gt;&lt;blockquote&gt;&lt;p&gt;En industrialisant la production de récits destinés à l’Occident, Poutine est devenu son propre sujet idéal : ces narratifs ont fini par le convaincre.&lt;/p&gt;&lt;cite&gt;Benoît Thieulin et Pierre Vallet&lt;/cite&gt;&lt;/blockquote&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;p&gt;C’est une démocratie qui réduit son aide à un allié agressé au prétexte de la prudence budgétaire ou que &lt;em&gt;« ce n’est pas notre guerre »&lt;/em&gt;. C’est un média qui donne une tribune équivalente à un agresseur et à sa victime pour respecter le pluralisme. C’est un électorat qui sanctionne le parti qui alerte sur la menace pour punir les « va-t-en-guerre »… La nécrose est l’état avancé du Cygne d’Acier et certaines démocraties européennes y sont déjà tombées.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il est possible d’en sortir&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La physique connaît un phénomène singulier : la sublimation — le passage direct de l’état solide à l’état gazeux, sans phase liquide intermédiaire. Si le Cygne d’Acier est la solidification de la confusion en paralysie, la réponse ne peut pas être un simple retour en arrière par les mêmes étapes. On ne peut « débunker » une paralysie systémique, de même qu’on ne régule pas une nécrose institutionnelle et qu’un régime d’entropie maximale ne revient pas à la normale par du &lt;em&gt;fact-checking&lt;/em&gt;. Il faut une transition directe et le seul agent possible pour la réaliser, c’est la confiance.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Doctrine de la vérité offensive&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;À Kyiv, dans l’écosystème « d’artisans » qui lutte contre la Russie au niveau informationnel, un consensus se dégage à travers différentes leçons convergentes : le &lt;em&gt;debunking&lt;/em&gt; est nécessaire mais « plus ennuyeux que la fiction », explique Ruslan Deynychenko de StopFake ; il arrive « toujours trop tard », selon Vadym Miskyi de Detector Media ; il est encore « nécessaire mais insuffisant », selon Mariia Kovach du StratCom Center. Elle ajoute : « ce qui manque, c’est l’offensive de vérité ». Le Major général Yuriy Danyk le dit encore plus explicitement : « la défense doit cesser de gagner l’argument sur les faits. Elle doit briser le tempo de l’adversaire. En guerre cognitive, le camp qui s’explique est le camp qui perd. »&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;Quatre principes pour résister au Cygne d’Acier&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Roman Pohorilyi est un étudiant en droit de vingt-six ans. Mais de manière moins anecdotique, il est aussi co-fondateur d’une des sites les plus consultés au monde sur la guerre en Ukraine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;DeepState n’est ni une ONG ni un média. Accessible librement sur deepstatemap.live, c’est une carte interactive qui documente en temps réel la ligne de front ukrainienne, alimentée par les soldats eux-mêmes, du simple conscrit au commandant de brigade. Cumulant un milliard de vues, elle est devenue la source de référence pour suivre l’avancée du front, utilisée par le New York Times, la BBC ou l’International Crisis Group. La deuxième carte ukrainienne la plus fiable après celle de l’état-major est collaborative, accessible à tous et tourne avec cent volontaires et un financement par donations et &lt;em&gt;crowdfunding&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce n’est même pas le plus important. Ce qui compte, c’est qu’elle est aussi l’une des meilleures manières de faire face au Cygne d’Acier. Roman Pohorilyi l’a très concrètement expérimenté lors de la bataille de Pokrovsk à l’hiver 2025-2026. Les forces russes pénètrent alors en profondeur le dispositif ukrainien, menaçant de couper une route logistique vitale. Un commandant de brigade transmet au quartier général des informations fausses, affirmant que la situation est sous contrôle et que la défense tient. Le porte-parole de l’unité de commandement Khortytsia déclare même publiquement que « seulement cinq Russes » ont franchi la ligne. Mais via ses sources directes au front DeepState UA établit la réalité — toute autre. Il publie les cartes, les pertes et les positions des troupes. L’onde de choc est immédiate. Le commandant en chef se saisit de ce dossier, qui remonte jusqu’au président ukrainien. Des mesures sont prises, des renforts arrivent, la ligne se redresse. Deux à trois cents soldats russes sont neutralisés, le territoire finit par être repris. Le commandant de brigade est sanctionné pour avoir transmis de fausses informations à sa hiérarchie. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme on le sait, cet effort sera insuffisant et la ville finit par tomber sous la pression et la masse russes quelques semaines plus tard. Mais entre-temps, Roman Pohorilyi a convaincu l’état-major et demeure persuadé que « la vérité, aussi corrosive soit-elle est plus forte que le brouillard de guerre. Elle est une arme stratégique, pas un luxe démocratique. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette doctrine de la transparence totale se retrouve dans la bouche de certains de nos interlocuteurs ukrainiens sous le nom de « vérité offensive ». Face au Cygne d’Acier, le &lt;em&gt;debunking&lt;/em&gt;, le &lt;em&gt;fact-checking&lt;/em&gt; ou le contre-récit sont relativement peu efficaces. Il s’agit de créer le cadre réel dans un continuum de vérité avant que l’adversaire n’en prenne le contrôle. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec DeepState, Pohorilyi et son équipe ont inventé un mode de résistance dont il faut comprendre la leçon : ils ne corrigent pas les mensonges russes — ils n’auraient pas le temps : le champ de bataille informationnel est une saturation de &lt;em&gt;fake news&lt;/em&gt; qui changent toutes les heures, c’est là la marque de fabrique du Cygne d’Acier. Mais ils construisent un récit plus fort, plus vérifiable et, surtout, plus continu. Parce qu’elle assène en temps de guerre des vérités — même lorsqu’elles portent une mauvaise nouvelle — la carte devient la seule référence possible à laquelle tout le reste est comparé. Parce que « la propagande des gentils est tout aussi dévastatrice pour la confiance que le mensonge » ajoute-t-il.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À partir de l’expérience de la création de ce monopole naturel de la crédibilité — et donc de la confiance — il est possible de dégager quatre principes de ces pratiques, et nous les livrons tels que nous les avons entendus. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier est la transparence radicale  : dire la vérité même quand elle est mauvaise, parce que le mensonge détruit le moral plus sûrement que la vérité. Le deuxième est l’indépendance comme actif stratégique  : cela peut paraître contre-intuitif lorsqu’on n’est habitué à raisonner dans des cadres très formels, mais beaucoup d’ONG qui permettent aujourd’hui à l’Ukraine de tenir refusent tout financement d’État parce qu’elles savent que leur crédibilité internationale en dépend. Le troisième est l’auto-organisation de la société civile. Le major-général Danyk l’illustre avec l’exemple de ce qu’il appelle le Cyber Bouclier : au début de la guerre, des centaines d’informaticiens ukrainiens se sont coordonnés en ligne en quarante-huit heures, sans ordre, ni structure, et l’État les a progressivement encadrés sans jamais réellement formaliser un réseau. Enfin, le quatrième principe est que dans la guerre informationnelle dans laquelle nous sommes plongés, la doctrine émerge de la pratique, pas l’inverse.&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;Paranoïa : l’arme informationnelle est dangereuse pour qui la manie&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Pendant que les Ukrainiens construisent la vérité offensive, la Russie construit son contraire. Sean Wiswesser, qui a passé vingt-huit ans à la CIA, l’a rappelé dans un article récent &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/16/cygne-acier/#easy-footnote-bottom-10-333988" title='Sean Wiswesser, «&amp;amp;#160;&amp;lt;a href="https://www.thecipherbrief.com/from-chernobyl-to-ukraine-the-enduring-cost-of-kremlin-lies" target="_blank" rel="noreferrer noopener"&amp;gt;From Chernobyl to Ukraine&amp;amp;#160;: The Enduring Cost of Kremlin Lies&amp;lt;/a&amp;gt;&amp;amp;#160;», &amp;lt;em&amp;gt;The Cipher Brief&amp;lt;/em&amp;gt;, 28 avril 2026.'&gt;&lt;sup&gt;10&lt;/sup&gt;&lt;/a&gt; : les services de renseignement russes, largement corrompus, nourrissent Vladimir Poutine de rapports embellis pour assurer leur propre survie. L’opération spéciale de trois jours qui devait assurer la victoire sur l’Ukraine en est la plus tragique démonstration. Mais il y a plus grave encore : les usines à trolls produisent pour l’étranger des contenus dont les rapports d’activité, nécessaires à la justification des budgets auprès du Kremlin, remontent dans l’appareil d’État russe. Fabriqués pour manipuler un électeur français ou allemand, ces documents finissent sur le bureau d’un conseiller et deviennent du renseignement. En remontant la chaîne de commandement, ces fausses informations confirment le pronostic d’Hannah Arendt : « le sujet idéal du régime totalitaire est l’homme pour qui la distinction entre fait et fiction n’existe plus ». En industrialisant la production de récits destinés à l’Occident, Poutine est devenu son propre sujet idéal : ces narratifs ont fini par le convaincre.&lt;/p&gt;
&lt;figure&gt;&lt;blockquote&gt;&lt;p&gt;Le choix de la vérité n’est pas seulement le plus juste moralement, il est aussi et surtout le plus stratégique.&lt;/p&gt;&lt;cite&gt;Benoît Thieulin et Pierre Vallet&lt;/cite&gt;&lt;/blockquote&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;p&gt;Cela n’a rien de rassurant pour autant. Un régime qui se ment à lui-même reste capable de décisions brutales, et l’effondrement d’un système paranoïaque est toujours dangereux pour son environnement. En revanche, cette forme de contamination du mensonge nous enseigne quelque chose sur l’arme que nous combattons  : elle est toxique pour qui la manie. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que l’Ukraine démontre depuis quatre ans, c’est que la vérité, même difficile, est un avantage cumulatif. Au même rythme, la Russie montre que le mensonge, s’il peut être efficace à court terme, crée un passif stratégique. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour l’Europe, la conséquence est claire : le choix de la vérité n’est pas seulement le plus juste moralement, il est aussi et surtout le plus stratégique.&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;5 propositions pour la France avant 2027&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Alors que pouvons-nous, concrètement, proposer ? Comme l’heure n’est plus aux plans à dix ans, on peut livrer cinq pistes qui découlent directement de la résistance au Cygne d’Acier telle qu’elle est pratiquée à Kyiv. Elles ont moins vocation à remplacer les architectures institutionnelles existantes qu’à les activer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La première est la simulation. La France devrait conduire, au cours des douze prochains mois, un exercice national de crise cognitive hybride, un scénario combinant un événement physique à attribution difficile, une campagne de désinformation synchronisée, et une saturation informationnelle sur les plateformes et les &lt;em&gt;chatbots&lt;/em&gt;. Il ne devrait pas s’agir d’un exercice théorique dans un comité interministériel mais d’un exercice réel, avec des temps mesurés, une coopération entre agences et des arbitrages politiques. Pratiquement, une telle simulation devrait impliquer la DGSI, Viginum, le SGDSN, les armées, le Quai d’Orsay, les cabinets ministériels mais aussi la population d’une grande ville. Dans une guerre où chaque citoyen est concerné, il serait absurde de ne pas inclure de civils dans des exercices de cette nature — &lt;em&gt;a minima&lt;/em&gt;, une cohorte d’agents IA pourrait simuler des conversations en temps réel. Il est probable qu’à l’issue d’un tel exercice, on découvre que la doctrine manque à presque tous les points de jonction — mais c’est précisément cette découverte qui produira la doctrine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La deuxième mesure concrète est le partenariat opérationnel avec l’écosystème ukrainien. Pas un accord-cadre de coopération signé en fanfare. Des canaux concrets. Entre Viginum et le StratCom Center, pour l’échange d’alertes en temps réel. Entre les cellules de monitoring françaises et Texty.org.ua, dont la méthodologie « Carousel Emotions » — prix SIGMA 2025 — est directement transférable. Entre nos agences et le HWAG de l’UCMC, qui surveille déjà les scrutins européens et qui a plus d’expertise sur Telegram que n’importe quel service européen. Entre les services français de lutte contre l’ingérence et Molfar, qui a pratiqué l’OSINT offensif à une échelle que nous n’imaginons pas. Entre nos meilleures entreprises de veille souveraine comme Visibrain et ces acteurs ukrainiens qui regorgent d’inventivité. Le StratCom Forum que Mariia Kovach organise à Kyiv le 21 mai 2026 est la première occasion concrète de réaliser cela.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La troisième est la formation accélérée. Le StratCom Center ukrainien a formé en deux ans et demi les communicants de vingt-cinq régions — journalistes institutionnels, attachés de presse, community managers de collectivités. Ce modèle est transposable. Entre les collectivités, les ministères et les opérateurs publics, la France a plusieurs milliers de communicants institutionnels qui n’ont à ce jour reçu aucune formation aux narratifs hostiles, au « &lt;em&gt;pre-bunking&lt;/em&gt; », aux outils de &lt;em&gt;monitoring&lt;/em&gt;, à la détection des &lt;em&gt;deepfakes&lt;/em&gt;. RSF documentait en avril 2026 cent journalistes deepfakés dans vingt-sept pays en vingt-quatre mois. Le problème est devant nous. Nous devons d’urgence former et éduquer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La quatrième est la protection des vecteurs de vérité. Les universitaires, les lanceurs d’alerte, les élus, les journalistes, les influenceurs qui portent un discours démocratique font aujourd’hui l’objet de campagnes de harcèlement coordonnées depuis l’étranger. Ils doivent bénéficier d’une protection numérique équivalente à celle dont ils bénéficieraient physiquement s’ils étaient menacés et cela suppose des moyens juridiques, techniques, et financiers dédiés et un signal politique clair qui formalise le fait qu’il s’agit bien d’actes de guerre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La cinquième, la plus importante, et la plus difficile, est la construction d’un récit national désirable, non pas au sens d’une communication gouvernementale bien rodée mais de ce que Bruno Latour appelait une « orientation » : un récit dans lequel une société peut se reconnaître et qui lui permet de s’orienter dans le monde. L’Estonie l’a fait autour de la souveraineté numérique et du souvenir de l’occupation. L’Ukraine l’a fait autour de la dignité et du refus. En France, en Europe, ce récit manque ; ou plutôt, il est si fragmenté, si caricaturé, si instrumentalisé qu’il ne porte plus. Dans ce moment, le plus noir et le plus dangereux, l’élection présidentielle de 2027 peut être précisément l’occasion de le reconstruire.&lt;/p&gt;
&lt;h5&gt;Sources&lt;/h5&gt;&lt;ol&gt;&lt;li&gt;&lt;em&gt;Science&lt;/em&gt;, vol. 359, n° 6380, 2018, pp. 1146-1151.&lt;/li&gt;&lt;li&gt;&lt;em&gt;L’Âge du capitalisme de surveillance&lt;/em&gt;, Paris, éditions Zulma, trad. Bee Formentelli et Anne-Sylvie Homassel, 2020.&lt;/li&gt;&lt;li&gt;&lt;a href="https://www.theguardian.com/us-news/2026/mar/30/embassies-campaign-marco-rubio-elon-musk"&gt;US directs embassies to team up against foreign ‘hostility’ – and use X to ‘counter anti-American propaganda’&lt;/a&gt; », &lt;em&gt;The Guardian&lt;/em&gt;, 30 mars 2026.&lt;/li&gt;&lt;li&gt;&lt;em&gt;The Anxious Generation&lt;/em&gt;, Penguin Press, 2024.&lt;/li&gt;&lt;li&gt;&lt;em&gt; Journal of Strategic Security&lt;/em&gt;, vol. 16, n°1, 2023, p. 35-50.&lt;/li&gt;&lt;li&gt;&lt;em&gt;Zenodo&lt;/em&gt;, 30 mars 2026.&lt;/li&gt;&lt;li&gt;&lt;em&gt;Ibid.&lt;/em&gt;&lt;/li&gt;&lt;li&gt;&lt;a href="https://www.thecipherbrief.com/from-chernobyl-to-ukraine-the-enduring-cost-of-kremlin-lies"&gt;From Chernobyl to Ukraine : The Enduring Cost of Kremlin Lies&lt;/a&gt; », &lt;em&gt;The Cipher Brief&lt;/em&gt;, 28 avril 2026.&lt;/li&gt;&lt;/ol&gt; 
&lt;/div&gt;
</content:encoded></item><item><title>Les importations européennes de gaz américain ont augmenté de plus de 300 % depuis la guerre en Ukraine </title><link>https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/15/les-importations-europeennes-de-gaz-americain-ont-augmente-de-plus-de-300-depuis-la-guerre-en-ukraine/</link><dc:creator>Ramona Bloj</dc:creator><pubDate>Fri, 15 May 2026 15:14:02 +0000</pubDate><category>Énergie et environnement</category><guid isPermaLink="false">https://legrandcontinent.eu/fr/?p=333820</guid><description>&lt;p&gt;L’Union a remplacé une dépendance excessive au gaz de la Russie de Vladimir Poutine par une dépendance tout aussi excessive au gaz des États-Unis de Donald Trump.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’article &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/15/les-importations-europeennes-de-gaz-americain-ont-augmente-de-plus-de-300-depuis-la-guerre-en-ukraine/"&gt;Les importations européennes de gaz américain ont augmenté de plus de 300&amp;#160;% depuis la guerre en Ukraine &lt;/a&gt; est apparu en premier sur &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr"&gt;Le Grand Continent&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
</description><content:encoded>&lt;div class="article-body row lg:flex flex-wrap justify-end article-blocks-layuot text-styled" style=" " morss_own_score="5.435980551053484" morss_score="38.06455197962491"&gt;






&lt;p&gt;Au premier trimestre 2026, près des deux tiers du gaz naturel liquéfié (GNL) importé en Europe provenaient des États-Unis &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/15/les-importations-europeennes-de-gaz-americain-ont-augmente-de-plus-de-300-depuis-la-guerre-en-ukraine/#easy-footnote-bottom-1-333820" title='&amp;lt;a href="https://ieefa.org/eu-gas-flows-tracker"&amp;gt;EU Gas Flows Tracker&amp;lt;/a&amp;gt;, Institute for Energy Economics and Financial Analysis, mai 2026.'&gt;&lt;sup&gt;1&lt;/sup&gt;&lt;/a&gt;.  &lt;/p&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;Depuis 2022, l’Union européenne semble ainsi avoir troqué une dépendance excessive au gaz de la Russie de Vladimir Poutine pour une dépendance tout aussi excessive au gaz des États-Unis de Donald Trump.  &lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Contrairement à ce qui avait été prévu et décidé en 2022, la demande de gaz en Europe a légèrement augmenté en 2024 et 2025, après avoir chuté en 2022 et 2023. &lt;/p&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;Elle était ainsi supérieure l’an dernier de 9 % à l’objectif fixé par le plan REPowerEU adopté dans la foulée de l’invasion de l’Ukraine par la Russie &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/15/les-importations-europeennes-de-gaz-americain-ont-augmente-de-plus-de-300-depuis-la-guerre-en-ukraine/#easy-footnote-bottom-2-333820" title='&amp;lt;a href="https://commission.europa.eu/topics/energy/repowereu_fr"&amp;gt;REPowerEU Une énergie abordable, sûre et durable pour l’Europe&amp;lt;/a&amp;gt;, Commission européenne.'&gt;&lt;sup&gt;2&lt;/sup&gt;&lt;/a&gt; et de 5 % à l’objectif fixé dans la stratégie Fit-for-55. &lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;




&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;Cette demande est désormais couverte à parts égales par du gaz acheminé en Europe par gazoduc et sous forme de GNL, qui représente désormais environ 47 % de l’approvisionnement, contre 22 % en 2021.  &lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;




&lt;p&gt;Concernant le gaz acheminé par gazoduc, la Norvège domine nettement les approvisionnements avec 55 % du total au premier trimestre 2026, suivie par l’Algérie avec 20 %. &lt;/p&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;Cependant, avec 12 % du total, la Russie reste le troisième fournisseur principal de gaz par gazoduc, acheminé via la Turquie.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;




&lt;p&gt;Concernant le GNL, les États-Unis représentent désormais l’écrasante majorité des approvisionnements, avec 63 % au premier trimestre 2026, contre 28 % en 2021.  &lt;/p&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;Mais la Russie elle-même est aujourd’hui encore le deuxième fournisseur de l’Europe en GNL, assurant 13 % des importations au début de l’année 2026. &lt;/li&gt;
&lt;li&gt;Ainsi, les trois quarts du GNL consommés en Europe sont désormais fournis par des régimes ouvertement hostiles à l’Europe. &lt;/li&gt;
&lt;li&gt;L’Europe est toutefois censée mettre fin aux importations de GNL russe à partir du 1er janvier 2027. Reste à savoir si cette décision résistera aux fortes tensions engendrées par la guerre contre l’Iran sur les marchés. &lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Le Qatar n’avait représenté que 7 % des importations des pays européens en 2025. &lt;/p&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;Le blocage du détroit d’Ormuz fait certes fortement grimper les prix du GNL sur les marchés mondiaux, mais il ne menace directement qu’une faible part des approvisionnements de l’Europe.  &lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;




&lt;p&gt;Au total, les importations de gaz naturel par gazoduc et par GNL combinées, la Norvège et les États-Unis dominent largement, avec respectivement 30 % et 29 % du total au premier trimestre 2026. &lt;/p&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;Il s’agit d’une hausse spectaculaire pour les exportations américaines, qui ne représentaient pourtant que 6 % du total en 2021. L’IEEFA estime d’ailleurs que les États-Unis dépasseront la Norvège pour devenir le premier fournisseur de gaz de l’Union en 2026.&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;La Russie de Vladimir Poutine, qui fournissait à elle seule 44 % du gaz utilisé en Europe en 2021, en fournit toujours 15 %. &lt;/li&gt;
&lt;li&gt;Les pays européens continuent donc de financer de manière très significative la machine de guerre russe. &lt;/li&gt;
&lt;li&gt;L’Algérie est le quatrième fournisseur de gaz le plus important de l’Union, mais sa part n’a pas évolué depuis 2021. &lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;




&lt;p&gt;Outre les risques géopolitiques majeurs liés à la politique erratique et hostile à l’Europe de Donald Trump, la forte dépendance de l’Union au gaz de schiste américain dégrade également sensiblement son bilan carbone. &lt;/p&gt;




&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;Le gaz de schiste américain est &lt;a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2025/02/04/choisir-le-gnl-americain-ferait-sortir-definitivement-lunion-europeeenne-de-ses-objectifs-climatiques-pour-2030/"&gt;beaucoup plus générateur de gaz à effet de serre&lt;/a&gt; que le gaz provenant d’autres sources, en raison de ses méthodes de production qui engendrent d’importantes fuites de méthane lors des étapes de liquéfaction et de transport.  &lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;h5&gt;Sources&lt;/h5&gt;&lt;ol&gt;&lt;li&gt;&lt;a href="https://ieefa.org/eu-gas-flows-tracker"&gt;EU Gas Flows Tracker&lt;/a&gt;, Institute for Energy Economics and Financial Analysis, mai 2026.&lt;/li&gt;&lt;li&gt;&lt;a href="https://commission.europa.eu/topics/energy/repowereu_fr"&gt;REPowerEU Une énergie abordable, sûre et durable pour l’Europe&lt;/a&gt;, Commission européenne.&lt;/li&gt;&lt;/ol&gt; 
&lt;/div&gt;
</content:encoded></item></channel></rss>